36 views of genderless love

     Réalisée en 2018, 36 Views of Genderless Love est une série composée de ce que nous allons nommer des estampes numériques. Les illustrations proposées sont inspirées du style graphique mais également du propos du mouvement artistique japonais Ukiyo-e, et plus particulièrement des shunga. Le propos de ces représentations pornographiques est de mettre en avant des personnages de tout genres ainsi que leurs sexualités de manière sensuelle et explicite tout en s’émancipant des représentations faites par des hommes, dans la tradition des images du printemps.

 

Il y a une volonté dans cette production de représentation hétéroclite de genres et sexualités diverses et variées. Comme l’induisait déjà les shunga de l’époque Edo par la grande variété de copulations existantes entre genres et espèces différentes, ici avec des problématiques plus contemporaines, mon travail essai de démontrer que l’amour n’a pas de genre. Si à première vue, par la réappropriation des codes vestimentaires et scéniques des estampes et peintures traditionnelles de l’époque Edo, cette série reflète une succession d’oeuvres de chair; le regard du spectateur glisse rapidement sur les caractéristiques identitaires des protagonistes de ces fornications. En effet le témoin de ces ébats, va se retrouver face à des individus dont les sexes, catégories de sexe et genres s’entremêlent. Hommes, femmes, personnes intersexes, cis-genres, transgenres, futanari, relations hétérosexuelles, homosexuelles ou tout simplement indéfinies vont composer ces trente-six vues. Certaines de ces copulations, resterons énigmatiques par le recouvrement des plis de kimonos sur les anatomies volontairement disproportionnées de ces japonais-e-s.

 

De surcroît, les personnages féminin et leur plaisir ont un rôle central dans cette production et ne s’offrent pas uniquement sous un prisme scopophilique. Le traitement colorimétrique de ces estampes renvoie à un art populaire occidental mais également à la sur-imagerie présente dans le Japon contemporain. Si ce travail devait être contingent à deux mouvements, il se trouverait probablement à la jonction entre l’Ukiyo-e et le mouvement Superflat. Ces couleurs vives accompagnées de ces écritures criardes incompréhensibles pour un non japonophone, nous renvoient également à la prééminence publicitaire japonaise, à la provocation à la consommation ostensible dans les mégalopoles de l’archipel. Ici, nous pouvons y lire « ジェンダーレス愛 », qui est la traduction d’une partie du titre de ce travail, à savoir « genderless love ». Il y a un désir dans ces illustrations d’exhibition car elles ne laissent pas le temps de la réflexion. Le sujet de cette proposition artistique, d’une manière tout aussi brutale qu’est imposée la publicité au Japon, de part ses traits simples et ces aplats de couleurs, s’impose à nous, tout comme l’est également la consommation sexuelle dans la pornographie. En arrière plan, une lecture en filigrane permet de distinguer au travers de ces 36 vues d’un amour sans genre, les 36 Vues du Mont Fuji d’Hokusai. Le Mont Fuji, symbole de l’archipel japonais, à été le sujet de nombreuses productions artistiques. La sexualité du Fuji est également un thème de la culture japonaise depuis l’époque médiévale, passant par l’éruption du volcan et la chaleur qui en émane qui serait lié au désir sexuel. Un guide érotique datant du XIXème utilise notamment des insinuations pour comparer les grottes du mont aux parties génitales féminines. En tant qu’individu issu du monde occidental, il me semblait important de rendre hommage à l’art séculaire et aux artistes traditionnels desquels je tire mon inspiration.

 

M’inscrivant dans un féminisme pro-sexe, mon travail artistique traite et réfléchis des questions incarnées sur la sexualité féminine. Il autorise et encourage les femmes, en tant que sujet de mes représentations mais aussi en tant que spectatrices de mon travail, à faire ce que les hommes font, c’est-à-dire être à la recherche de leur plaisir et regarder de la pornographie (qu’elle soit artistique ou non) si elles le souhaitent. 

Les photographies ci-dessus sont les vestiges d'une exposition où une micro-édition reliée de 56 pages à été réalisée, reprenant les 36 estampes numériques.

© Roxane Demery